La femme phoque

Coiffé comme un arbre en automne, l’œil espiègle, un brin de paille entre les dents, c’est Clyde !

Il possède une petite ferme, une grange et une étable, une vache, un poulailler, un potager et un champ qu’il cultive hardiment. Ni riche ni pauvre, il ne manque de rien mais vit seul.

Aucune fille du village n’est tentée de partager sa vie. Est-ce parce qu’elles ne veulent pas vivre en ce lieu battu par les tempêtes, aux confins de la lande, à la limite de la mer ? Clyde s’en moque un peu à vrai dire, il préfère penser que, s’il est encore seul, c’est qu’il n’a pas encore rencontré l’âme sœur et que ça viendra bien un jour… Clyde est un homme qui croit en sa bonne étoile.

Parfois, il pose quelques nasses dans les rochers qui bordent la plage. Quand il les relève, à marée basse, avec un peu de chance, il y trouve quelques crabes ou langoustes qui viennent améliorer l’ordinaire de sa table. Ce soir de printemps, il fait un crochet par la plage afin de voir si la chance lui a souri. En s’approchant des rochers, il entend des bruits surprenants en cet endroit habituellement désert : Des rires et des chants de femmes. Il s’approche discrètement par peur de ce qu’il pourrait voir. Dissimulé, il risque un œil vers la plage et reste coi : Dans la lumière du couchant, trois superbes jeunes femmes dansent et chantent sur la plage.

L’une d’entre elle retient son regard

Blonde, la peau semblable à de l’ivoire, les joues rosies par la danse… Immédiatement il tombe amoureux. Un instant l’idée lui vient qu’il assiste à un spectacle surnaturel. Quand soudain, le dernier rayon de soleil disparaît. Aussitôt les jeunes femmes cessent de danser et se précipitent vers l’endroit ou Clyde est dissimulé. Un regard sur les rochers et il comprend tout : Là ! A portée de main, trois superbes peaux de phoques ! Ces filles sont des femmes phoques. Celles qui, selon la légende, viennent danser sur les plages, les soirs de printemps, à la pleine lune. On dit qu’elles portent bonheur à qui a la chance de les voir.

Deux jeunes femmes ont déjà repris leurs peaux et se précipitent vers le rivage. Avant que la troisième, celle que Clyde a choisi ait le temps d’en faire autant, il surgit devant elle et saisit la peau dans sa main gauche. Interdite, la femme tend la main avec un sourire. Alors le jeune homme saisit sa main dans la sienne et lui dit : « Tu vas rester avec moi et devenir mon épouse ». Les deux autres femmes-phoques sont déjà dans la mer, à bonne distance. Elles se retournent… Elles savent qu’elles ne peuvent rien contre l’homme qui tient la peau et la femme aussi, elles s’éloignent vers le large.

Clyde entraîne celle qu’il a choisie vers sa ferme

Il l’installe dans sa chambre, la borde dans son lit. Elle est glacée, elle pleure. Il la veille, cherche à la rassurer : « Tu seras heureuse avec moi ! Je t’aime, je suis courageux ! ». Eperdue de chagrin, épuisée à force de pleurer, la jeune femme finit par s’endormir. Alors Clyde, qui tient toujours la peau serrée contre lui, sort de la chambre puis de la ferme, traverse la cour et se dirige vers la grange. Tout au fond, derrière les tas de paille et de foin, se trouve un très vieux coffre en bois qui a appartenu au grand-père de l’arrière-grand-mère de son père, c’est dire... Il soulève le couvercle et y cache la peau de son épouse de la mer. Il replace, par-dessus le couvercle fermé, une grosse botte de paille. « Ainsi, personne ne la trouvera… Jamais ».

Femme phoque

Et le temps passe.

Au village, on s’est habitué à cette femme d’une grande beauté et qui parle peu. Clyde et elle se sont mariés. Ils ont eu 7 enfants. On jurerait que c’est le couple le plus heureux de la terre. Mais les soirs de pleine lune, l’épouse de la mer ne trouve pas le sommeil. Alors elle se lève, pieds nus et sort sans bruit. Elle traverse la cour de la ferme, la lande et, arrivée sur la plage, s’assied, dos aux rochers, le regard tendu vers l’horizon… Jusqu’à ce qu’une tête ronde, celle de son époux de la mer, surgisse de l’eau, poussant un cri vers la plage. Alors, l’épouse de la mer laisse rouler ses larmes sur ses joues et, quand le jour se lève, elle rentre, transie, auprès de son époux de la terre.

Et puis un jour

Le plus petit des fils, un petit bonhomme, haut comme trois pommes, l’œil coquin, une botte de paille sur la tête, qui passe son temps à faire des sottises, ce petit-là entre dans la cuisine en criant : « Maman, Maman, regarde ce que j’ai trouvé ! ». Et que croyez-vous qu’il tienne entre ses bras ? La peau de phoque si bien cachée et qu’il vient de retrouver. La femme ne dit rien, caresse les cheveux de son fils en souriant et saisit la peau, toujours aussi douce et brillante et la serre contre elle.

Ce soir-là, Clyde rentre chez lui le cœur content, heureux à l’idée de retrouver femme et enfants dans sa maison douillette. Personne ne vient à sa rencontre ce soir. Ca l’étonne un peu. D’habitude il y a toujours un ou deux enfants pour courir et se jeter dans ses bras. Il ouvre la porte de la maison et, tout de suite, le silence le saisit. Une bonne odeur de soupe l'accueille mais il ne voit son épouse nulle part. Ses enfants sont couchés et dorment déjà, paisibles. Sur la table : Une assiette et une cuiller. Alors il comprend. L’angoisse au ventre, il se précipite dans la grange. Il n’a pas besoin d’aller jusqu’au coffre pour voir qu’on l’a ouvert et que la peau n’y est plus. L’époux de la terre est seul…

Alors commence une période très difficile pour Clyde.

Il est tellement malheureux qu’on s’inquiète beaucoup pour lui. Mais pour ses enfants, il finit par reprendre le dessus. Et un jour arrive une femme de la ville. Une qui l’aime, l’épouse et s’occupe de ses enfants comme s’ils étaient les siens. Et on jurerait que c’est le couple le plus heureux de la terre. Mais les soirs de pleine lune, l’époux de la terre ne trouve pas le sommeil. Alors il se lève, pieds nus et sort sans bruit. Il traverse la cour de la ferme, la lande et, arrivé sur la plage, s’assied, dos aux rochers, le regard tendu vers l’horizon… Jusqu’à ce qu’une tête ronde, celle de son épouse de la mer, surgisse de l’eau, poussant un cri vers la plage. Alors, l’époux de la terre laisse rouler ses larmes sur ses joues et, quand le jour se lève, il rentre, transi, auprès de son épouse de la terre.

Nota Bene

Je raconte la femme phoque dans la séance "Monstre toi-même" (clic)

Un conte, c'est une rencontre, une histoire d'amour qui commence.

On se fréquente, et plus si entente. Je n'apprends pas de texte, je travaille à partir des images que le conte provoque en moi. Si on décide d'aller plus loin lui et moi et qu'on fait un bout de chemin ensemble, alors, en partant de la trame, j'écris un texte qui sera la base de mon improvisation en public, j'en profite pour faire une recherche de vocabulaire et quelques schémas, la liste des personnages... Les premières phrases sont mon tremplin... L'assurance d'ouvrir correctement la relation... Attention ! Moi je fais comme ça... D'autres font sans doute autrement...

Ce que tu viens de lire c'est ma version de travail que je partage volontiers. A toi de faire la tienne !

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Commentaires

  • Lily Gaeliane
    • 1. Lily Gaeliane Le 31/05/2019
    Très belle version de ce conte/légende irlandais.
    • nadinedemarey
      Merci Lily Gaeliane. Je le pensais écossais, mais l'Irlande n'est pas très éloignée de l’Écosse.
  • Lily Gaeliane
    • 2. Lily Gaeliane Le 31/05/2019
    Tu as raison, c'est une légende écossaise (Shetland). Cela reste du celtique
    • nadinedemarey
      Et puis les contes voyagent tellement vite !