La vieille de la forêt

« Ras le bol, marre, par-dessus la tête et plein les pieds de marcher !

Je ne suis pas une poule mouillée née de la dernière averse, là ! C’est assez ! ». Au pied d’un arbre, elle se laisse tomber et compte ses ampoules aux pieds.

Des heures qu’elle marche dans cette forêt ! La lumière du soleil n’est plus qu’un vague souvenir. La nuit s’annonce déjà. Le silence est si profond qu’il a noyé tous ses espoirs. Elle ramène ses pieds meurtris sous sa jupe, serre son foulard autour de son cou. On jurerait que les arbres se rapprochent, maintenant… « Je ne suis pas une poule mouillée j’ai dit ! »

Elle a crié et les arbres se sont arrêtés ! Non mais !

Pour ne pas céder à la panique, elle récapitule

Hier encore, elle menait une existence tranquille dans une grande maison bourgeoise. Soubrette, bonniche ou servante, appelez-la comme vous voudrez, dans une bonne maison, c’est une solution honnête quand on n’a rien fichu d’autre à l’école que des boulettes de papier. Et voilà que Madame – sa patronne, allez savoir quelle lubie lui a chauffé l’esprit – s’est mis en tête d’aller au bal du Marquis. A son âge ! Toujours est-il que, toilettes et bijoux emballés, perruquier valet et soubrette embarqués, le carrosse s’est mis en chemin ce matin pour traverser la grande forêt.

Et paf ! Des chevaux avec des brigands dessus qui arrêtent la voiture, estourbissent tout le monde, font virer le carrosse et disparaissent avec lui dans la futaie. « Heureusement que j’ai roulé sous les buissons ! Je l’ai échappé belle ! »

Et voilà comment elle se retrouve, seule survivante et affamée, au milieu de cet enfer sylvestre, sans aucune idée de comment en sortir ni où dormir. « Tu es sourde ? » Elle sursaute, ne voit devant elle qu’un oiseau… Qui lui parle ! «ça y est ma pauvre fille, c'est la fin. Tu yoyotes ! » L’oiseau, un joli pigeon blanc, tient une minuscule clé dorée dans son bec « Vois l’arbre là-bas, le gros ! Dans l’écorce de son tronc, tu trouveras une serrure. Si tu l’ouvres avec cette clé, tu seras rassasiée ! » Et l’oiseau disparaît.

Si elle n’avait pas la clé dans la main,

elle jurerait que sa cervelle s’est mise à glisser et sa raison à vaciller. Mais il y a la clé. Alors elle se lève et va jusqu’à l’arbre, trouve la serrure, tourne la clé et voilà que le tronc s’ouvre. Dedans, une petite table est dressée : Une nappe ivoirine avec un bol de lait et du pain blanc. Sans cérémonie, elle s’attable et dévore.

Les ombres s’allongent au point qu’elle ne voit plus le bout de ses doigts quand elle tend le bras. Si seulement elle avait un endroit pour s’abriter et dormir en paix. Hop ! Le pigeon est là avec une deuxième clé dorée et lui désigne un autre arbre. Elle trouve la serrure, tourne la clé et voilà que le tronc s’ouvre. Dedans, une jolie chambre à coucher avec des draps frais et un oreiller moelleux, le tout d’un blanc immaculé.

Le lendemain et les jours suivants, elle a à peine le temps de désirer quelque chose, qu’aussitôt, hop ! Le pigeon lui apporte une clé qui ouvre un autre arbre. Veut-elle des vêtements ? Une baignoire ? Des chaussures ? De quoi se coiffer ? Un poudrier ? De la guimauve ? Des nu-pieds ? Les arbres s’ouvrent les uns après les autres pour lui offrir les objets souhaités, tous d’un blanc parfait.

 

Pigeon

Et vient un jour où le pigeon demande

« Veux-tu me rendre un service ? ». Ah bah ! Comment refuser ? Il faudra qu’elle suive ce chemin jusqu’à une petite maison dans laquelle vit une très vieille femme, qu’elle y entre et, même si la vieille lui adresse la parole elle ne devra pas lui répondre, en aucun cas. Par contre, elle devra entrer dans la petite chambre à droite et prendre, au milieu d’un trésor de bagues éblouissantes un simple anneau d’argent, puis l’apporter à l’oiseau.

Vêtue d’une robe de dentelle blanche, elle met le chemin sous ses pieds, marche et trouve la maison. Elle entre. La vieille est là. Elle ressemble à une pomme de la saison dernière. Ses yeux luisent dans l’ombre. Elle est tapie devant la cheminée. « Je ne suis pas une poule mouillée, je ne suis pas une poule mouillée, je ne … » la jeune fille se répète en boucle son courage pour ne pas le perdre. La vieille glapit : « Bonjour mon enfant !... Eh bien mais… Réponds-moi !... Où crois-tu aller comme ça ?... Tu es ici chez moi, sors de cette chambre !... Tu n’as pas le droit ! Sors de chez moi ! ».

Trop tard, l’intrépide est déjà dans la chambre, éblouie par ce qu’elle découvre sur la table. Parmi les bagues serties de pierres plus précieuses les unes que les autres, les trésors scintillants, les bijoux merveilleux, elle cherche, sans le trouver, l’anneau argenté. A la limite de son champ de vision, elle devine la vieille qui se faufile furtivement vers la porte d’entrée, une cage à oiseau dans la main. Alors, suivant son intuition, elle se rue sur la vieille et lui arrache la cage. A l’intérieur est un oiseau et, dans le bec de l’oiseau, l’anneau ! Avec la vivacité de sa jeunesse, elle prend l’anneau et libère l’oiseau, puis s’enfuit dans la forêt tandis que la vieille hurle de dépit.

Elle court, heureuse à l’idée de pouvoir remercier le bel oiseau blanc,

s’affale au pied d’un arbre pour l’attendre. Et le temps passe et il ne vient pas… Il ne vient pas… Il ne vient pas. Déçue, elle est même un peu fâchée contre ce stupide volatile ingrat. Bizarrement, elle se sent soudain bercée, entourée, rassurée… comme si les branches de l’arbre se serraient autour d’elle pour lui faire un gros câlin. Un coup d’œil par-dessus son épaule et elle voit l’arbre se transformer en un charmant jeune homme qui la serre tendrement.

Vous avez deviné ? Le Prince – parce que, oui, c’est un prince – était victime d’un sortilège de la vieille, une  malfaisante qu’on évite de rencontrer un soir de pleine lune. L’anneau le retenait prisonnier. Autour des deux jeunes gens enlacés, d’autres arbres se sont réveillés pour redevenir les valets, les serviteurs, les chevaux de la suite du Prince enchanté.

Alors, bien sûr, ces deux-là se sont mariés dans le pays du Prince.

Et la soubrette est devenue Princesse, tandis qu’un pigeon blanc roucoulait dans le vent.

Nota Bene

Je raconte La vieille dans la forêt dans la séance "L'arb'raconte".

Un conte, c'est une rencontre, une histoire d'amour qui commence.

On se fréquente, et plus si entente. Je n'apprends pas de texte, je travaille à partir des images que le conte provoque en moi. Si on décide d'aller plus loin lui et moi et qu'on fait un bout de chemin ensemble, alors, en partant de la trame, j'écris un texte qui sera la base de mon improvisation en public, j'en profite pour faire une recherche de vocabulaire et quelques schémas, la liste des personnages... Les premières phrases sont mon tremplin... L'assurance d'ouvrir correctement la relation... Attention ! Moi je fais comme ça... D'autres font sans doute autrement...

Ce que tu viens de lire c'est ma toute première version de travail de ce conte des frères Grimm que je partage volontiers. A toi de faire la tienne !

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