Je sens en mon cœur un frisson #1

L’homme-gant

Je vous ai déjà parlé de mes farces avec les mots ? Eh bien parfois, les mots se sont vengés en se jouant de moi.

Dans un  petit village du Nord de la France est une jolie chapelle qui donne son nom à une ruelle étroite où se trouvait la minuscule maison de ma grand-mère.

A deux pas de là, sur le même trottoir, vivaient ma marraine, mon oncle et leurs enfants. Environ une fois par mois, avec mes parents, nous venions de la ville, dans une deux-chevaux rutilante, rendre visite à la famille de Maman. Mes parents étaient nés dans cette campagne mais moi, j’y venais en touriste, curieuse de tout, ébahie d’un rien. Ce que j’ignorais c’est que, pour mes cousins du village, j’étais une bizarrerie de la nature qui leur donnait un sujet de conversation dès que la deux-chevaux avait tourné le coin de la rue, et jusqu’à notre prochaine visite.

Tout était mystère là-bas,

à commencer par la chapelle elle-même. Elle est construite, selon la légende, à l’endroit où, au neuvième siècle, trois sœurs, filles de prince anglais, vierges de surcroît, auraient fait halte pour se restaurer. Elles partaient en pèlerinage… Mais ne sont jamais allée plus loin, ayant été proprement occises par trois brigands. On peut se demander s’il était bien sage de promener sa virginité sans défense en pays étranger, au beau milieu du Haut Moyen-Âge. Mais à sept ans, la question ne m’effleurait même pas ! Le seigneur du coin, aveugle, prévenu par la Vierge elle-même, celle qui porte une majuscule cette fois, se précipite, guidé par le chant des oiseaux - ben oui, il est aveugle ! – Mais le brave homme arrive trop tard, les trois belles, baignant dans leur sang, ont rendu leur âme à Dieu.

C’est alors qu’il a l’idée d’une sorte de chantage. Sans se démonter, il promet à la Mère de Dieu de lui dédier une chapelle ici-même. Il promet également d’en construire une autre pour abriter le mausolée des trois princesses mortes, les pauvres, sans avoir rien connu des plaisirs charnels (enfin, ça, c’est ce que dit la légende). En échange, il ne lui demande que de lui rendre la vue ! Rien que ça ! Partant du principe que, sans aucun doute, il n’a même pas touché le manche d’une pelle pour construire l’édifice, notre homme a fait une belle affaire. Il offre quelques pierres de taille, le salaire d’un maître d’ouvrage et la main d’œuvre gratuite des serfs de son domaine en échange d’un vrai miracle. La brave Madone, peu versée dans la pratique du marchandage, accepte.

Passons les détails de l’Histoire.

Il suffit de savoir que, dans les siècles qui suivirent, ces deux chapelles ont été remplacées par une seule et qu’il n’est demeuré, du mausolée, que la pierre tombale. Un pèlerinage est organisé dès le neuvième siècle et on signale des miracles aux alentours du quinzième.

Imaginez un peu l’effet que ce genre d’histoire peut produire sur une petite fille à l’imagination fertile ! A chaque visite à la chapelle, on me rappelait de ne pas marcher sur la pierre noire au sol, la fameuse pierre tombale, ce qui eût été un grave sacrilège. Ma mère me montrait des photos d’elle, enfant, costumée en « enfant de Marie », quand elle participait à la procession qui a lieu, fin juin, autour de la chapelle. Qui plus est, cet évènement portait un nom étrange : l’Ommegang. Dans ma famille, on ne prononçait pas le « g » final, je comprenais « L’homme-Gant ». A chaque fois que nous allions voir Mémé, je vivais en plein féérie médiévale. J’entrais dans la chapelle, je levais les yeux vers les vitraux qui mettaient des images sur cette aventure, et je remontais le temps…

Depuis, j’ai appris que le terme « ommegang » signifie « marcher » ou « procession » en néerlandais. Toute cette histoire en a perdu son charme surnaturel. Plus d’homme aveugle agitant un gant magique devant lui… Mais dans mon cœur, le frisson est resté.

Au chapitre des choses mystérieuses, dans le village de ma mère, il y avait la chambre de la sous-pente, la manière dont ma mère parlait avec Mémé et Marraine Lucienne, le poulailler de mon cousin, sa chambre sur la « voûte »… J’en ferai d’autres épisodes…

Et vous ? Y-a-t-il des mots aux images mystérieuses dans les couloirs de votre enfance ?

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Commentaires

  • Steph v
    Ah ah ! Mais oui. J'ai un souvenir de l'époque de l'école primaire. Je trouvais très bizarre ce mot: atésoué!
    • nadinedemarey
      Mais comme je te comprends ! Il est bizarre celui-ci aussi !
  • Jean Marie KLAVZER
    • 2. Jean Marie KLAVZER Le 30/06/2019
    Ce qui suit, bien que dépourvu de poésie, à un point commun avec celui que je viens de lire "la pierre tombale".
    Mon fils pouvait avoir 4 ou 5 ans (il en a 45), il m'arrivait de lui parler du père "Lustucru".

    Sur la route des vacances nous nous étions arrêtés à Colombey les Deux Églises (52), lieu chargé d'histoire comme chacun le sait. En suivant la foule, qui avait eu la même idée, nous sommes arrivés devant la pierre tombale du général De Gaulle.

    En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, pressentant un moment historique, je me retourne et aperçois mon "gamin" debout sur la tombe de l'illustre personnage.
    Impressionné, ne trouvant pas la bonne formule pour le rappeler à l'ordre, je lui dis "c'est interdit, tu dois respecter le dernier sommeil de monsieur"; sur ce il me dit avec un petit sourire ironique "c'est le père Lustucru papa?
    • nadinedemarey
      Merci pour cette anecdote rafraîchissante qui me rappelle tellement mon propre fils !