Les Pénates de la honte

Les plus grandes hontes sont mémorables...

Enfant, j'étais bonne élève. Du moins, pendant les années primaire, je n'ai pas le souvenir d'avoir appris une leçon, "ça rentrait tout seul". Il me suffisait d'écouter en classe et ma mémoire prodigieuse faisait le reste. Un petit bémol en conduite : J'étais horriblement bavarde !

J'ai su lire dès la Maternelle et ma vie n'était rien sans les livres où je m'inventais une existence à la mesure de mes rêves. Fille unique, avec un foyer qui n'était pas toujours très chaleureux, loin s'en faut, je m'évadais, grâce à la lecture, y compris la nuit, sous les couvertures à l'aide d'une lampe de poche.

Puis j'entre au Collège

Ma mère, sur les conseils de la directrice de l'école primaire, choisit pour moi l'établissement le plus réputé de la ville. J'y croiserai jusqu'au Bac - L'établissement regroupe Collège et Lycée - fils de notable, fille d'avocat ou de chirurgien, petits-enfants de gros industriels de la région... Entre autres. Mon père à moi est mécanicien et ma mère, femme de ménage.

Mes résultats me propulsent dans une des meilleures, classes de sixième. Choc de deux mondes, incrédulité du snobisme ambiant. Je vais de surprise en surprise la première année. Je peine à m'intégrer - Je ne m'intègrerai jamais vraiment d'ailleurs, restant toujours une sorte de phénomène de foire - Heureusement, il me reste les études et, si je suis un peu à la traîne en maths, en Français, je demeure excellente.

Un cours comme un autre, une étude de texte.

La professeure commence par relever les mots inhabituels et en demander la définition. C'est mon moment de gloire. Je lis tellement que mon vocabulaire est très étendu. Les autres me regardent, l'oeil morne, lever la main pour donner les bonnes réponses, toujours... Enfin, presque... Ce jour là, il est question de "regagner ses Pénates".

- Qui sait ce que sont des Pénates ? Oui Nadine ? 

- Des pantoufles Madame !

Le temps s'arrête...

Le silence s'étale... Celui qui précède le tonnerre ou les grandes catastrophes. La professeure ouvre des yeux ronds. Et puis la foudre tombe, toute la classe éclate de rire et, rouge jusqu'à la racine des cheveux, les oreilles bourdonnantes, je ferme les yeux. En les rouvrant, j'espère voir apparaître le champignon d'Alice sur ma table : Voilà qui serait utile pour se soustraire aux regards goguenards et aux moqueries qui fusent.

Bien sûr, les Pénates ne sont pas des pantoufles mais les statuettes des dieux familiers des Romains. Alors ? Dans quel livre ai-je pêché ça ? La prof aimerait bien savoir...Je ne lui dirai jamais.

Je n'avais pas trouvé la fameuse définition dans un livre, mais dans la bouche de ma mère qui, alors que j'étais très jeune, un jour de dispute parmi tant d'autres, reprochait à son mari d'être toujours dans ses Pénates. En regardant mon père, sans comprendre, j'avais vu les pantoufles qu'il enfilait en rentrant à la maison : Mon père était dans ses pénates. Les pénates étaient des pantoufles. CQFD.

J'ai longtemps suffoqué de honte en pensant à cet épisode horrible de ma vie de collégienne.

Et puis j'ai appris à en rire...

Penates

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