Le N du Potiron

Potiron

Elle était une toute petite fille, c'était la guerre... Dans son pays, sa vie et son coeur...

Anne a huit ans et sa vie vient de basculer. C'est la guerre, celle des bombes, celle des bottes de l'envahisseur qui devient occupant et s'accapare tout dans son petit village de Flandre. L'école a fermé pour un temps avant de rouvrir au son des chansons au Maréchal. Et une nuit, dans l'abri, dans la cave, son papa est parti, le souffle coupé par la maladie, par la peur. Son monde s'est écroulé mais sa mère tient ferme le gouvernail, elle garde le cap pour ses cinq enfants, ceux qui sont vivants. Anne est la plus jeune.

Heureusement, au bout de sa cour, commence le paradis. Un jardin. Potager et d'agrément, les deux, comme souvent à l'époque. Le propriétaire est l'un des notables du village et il prend la petite en affection. Elle a droit d'accès permanent dans ce jardin, sans avoir à quémander d'autorisation. C'est ce jardin et cet homme, qui a l'âge d'être son grand père, qui vont réconcilier sa toute petite vie avec la Vie. Elle est chétive et malingre, mange peu, comme les oideaux qu'elle observe dans les arbres. 

Elle passe des heures seule au milieu des plantes et des fleurs. Le vieil homme, quand il est là, lui apprend le sens des saisons, lui montre à faire pousser l'espoir par légumes interposés. Elle jardinera toute sa vie, du moins jusqu'au moment où, terrassée par la maladie, elle n'en aura plus la force. Ses trois petits-enfants se souviennent du tout petit jardin sur la terrasse de son appartement, en pleine ville.

Mais revenons à ses huit ans. C'est la fin de l'été et le ventre des potirons commence à s'arrondir. "Écris ton prénom dans l'écorce de ce petit là ! Ce sera le tien et tu le regarderas grandir. Quand il sera assez gros, tu pourras l'apporter à ta mère". L'enfant saisit le couteau et prudemment, sa main dans celle de l'homme, trace la première et la deuxième lettre. Voyant qu'elle s'en sort bien, il la laisse continuer seule. Et le deuxième N, farceur, se trace à l'envers. Alors, pour le E, il reprend sa main. 

Perfectionniste, déjà, elle est consternée par son erreur. "Tu ne peux rien y faire petite, c'est tracé, il faut l'accepter comme tel ! Il en va de même avec certaines de nos maladresses, certaines de nos erreurs, il faut les assumer, c'est tout. Ton potiron sera bon quand même". C'est à peu près ce que l'homme lui dit pour sécher ses larmes.

Et le potiron grandit, et le N à l'envers aussi. Et puis un jour, N à l'envers ou pas, régale toute la famille.

Anne, aujourd'hui, malgré sa mémoire qui s'effiloche, se souvient encore de cette histoire là.

Et je sais quelqu'un qui est le N du potiron de sa vie...

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