Les Pénates de la honte

Penates

Les plus grandes hontes sont mémorables...

Enfant, je suis bonne élève. Du moins pendant les années de classes primaires, je brille, littéralement. Pas le souvenir d'avoir appris une leçon, "ça rentre tout seul". Il me suffit d'écouter en classe et ma mémoire prodigieuse fait le reste. Première de la classe, toujours, avec 10/10 partout. Juste un petit bémol en conduite : Je suis horriblement bavarde ! J'ai su lire dès la Maternelle et ma vie ne serait rien sans les livres où je m'invente une existence à la mesure de mes rêves. Fille unique, avec un foyer qui n'est pas toujours très chaleureux, loin s'en faut, je m'évade, grâce à la lecture, y compris la nuit, sous les couvertures à l'aide d'une lampe de poche. - D'ailleurs à cette époque, ma mère me punit plusieurs fois en pensant que j'oublie d'éteindre cette sacrée lampe de poche, tant la pile s'use vite. L'éclairage est parfois si ténu que je ne peux lire qu'un mot à la fois.- 

Puis, au début des années 70 - 1970-, j'entre au Collège. Ma mère, sur les conseils de la directrice de l'école primaire, choisit pour moi l'établissement le plus réputé de la ville, là où étudient les enfants des classes sociales supérieures. J'y croiserai jusqu'au Bac - L'établissement regroupe Collège et Lycée - fils de Maire, fille d'avocat ou de chirurgien, petits-enfants de gros industriels de la région... Entre autres. Mon père à moi est mécanicien et ma mère femme de ménage.

Je devrais me retrouver, comme les gens de mon rang, dans les classes les moins perfomantes - On pratique les classes de niveau à l'époque - mais mes résultats me propulsent dans une des meilleures classes de sixième. Choc de deux mondes, incrédulité du snobisme ambiant. Un jour, par exemple, une fille arrive en retard, vêtue d'un imperméable puant le crottin, échevelée, elle donne comme excuse en agitant sa propre crinière et en battant des cils : "Désolée, mon cheval s'était échappé". Moi, je vais de surprise en surprise la première année et peine à m'intégrer - Je ne m'intègrera jamais vraiment d'ailleurs, restant toujours une sorte de phénomène de foire - Heureusement, il me reste les études et, si je suis un peu à la traîne en maths, en Français et en Anglais, je demeure excellente.

Quelques années plus tard, en cours de Français, la classe étudie un texte dans lequel se trouvent un certain nombre de mots inhabituels et, avant de procéder à l'explication du texte en lui même, la prof commence par les relever et en demander la définition. C'est MON moment de gloire. Je lis tellement que mon vocabulaire est très étendu. Les autres me regardent d'un oeil morne lever la main à tour de bras pour donner les bonnes réponses, toujours... Enfin, presque... Ce jour là, il est question de "regagner ses Pénates" et, sûre de moi, je lève la main, une fois encore : 

- Qui sait ce que sont des Pénates ? Oui Nadine ? 

- Des pantoufles Madame !

Penates

Un temps suspendu pendant lequel on entendrait une mouche voler, le silence qui précède le tonnerre ou les grandes catastrophes. L'air vibre tant qu'il est presque palpable. La professeure ouvre des yeux ronds tout en retenant un éclat de rire. La suite se devine aisément : La foudre tombe, toute la classe éclate de rire et, rouge jusqu'à la racine des cheveux, les oreilles bourdonnantes, je ferme les yeux. En les rouvrant, j'espère voir apparaître le champignon d'Alice sur sa table : Voilà qui serait utile pour se soustraire aux regards goguenards et aux moqueries qui fusent. Bien sûr, les Pénates ne sont pas des pantoufles mais les statuettes des dieux familiers des Romains. Alors ? Dans quel livre ai-je pêché ça ? La prof aimerait bien savoir...

Je ne lui dirai jamais que ce n'est pas dans un livre que j'ai trouvé la fameuse définition, mais dans la bouche de ma mère qui, pour la énième fois, se dispute avec mon père, lui reprochant d'être toujours dans ses Pénates. En regardant les pieds de mon père, je vois les pantoufles qu'il a enfilées en rentrant tout à l'heure : Je comprends tout : Pénates = Pantoufles ! CQFD !

Il faudra longtemps pour que je ne suffoque plus de honte en pensant à cet épisode horrible de ma vie de collégienne et que j'apprenne à en rire.

Et vous ? Des hontes mémorables, vous en avez vécues ?

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