Les Pénates de la honte

Penates

Les plus grandes hontes sont mémorables...

Enfant, Pascaline est bonne élève. Du moins pendant les années de classes primaires, elle brille, littéralement. Pas le souvenir d'avoir appris une leçon, "ça rentre tout seul". Il lui suffit d'écouter en classe et sa mémoire prodigieuse fait le reste. Première de la classe, toujours, avec 10/10 partout. Juste un petit bémol en conduite : Pascaline est horriblement bavarde ! Elle a su lire dès la Maternelle et sa vie ne serait rien sans les livres où elle s'invente une existence à la mesure de ses rêves. Fille unique, avec un foyer qui n'est pas toujours très chaleureux, loin s'en faut, elle s'évade, grâce à la lecture, y compris la nuit, sous les couvertures à l'aide d'une lampe de poche. - D'ailleurs à cette époque, sa mère la punit plusieurs fois en pensant qu'elle oublie d'éteindre cette sacrée lampe de poche, tant la pile s'use vite. L'éclairage est parfois si ténu qu'elle ne peut lire qu'un mot à la fois.- 

Puis, au début des années 70 - 1970-, elle entre au Collège. Sa mère, sur les conseils de la directrice de l'école primaire, choisit pour Pascaline l'établissement le plus réputé de la ville, là où étudient les enfants des classes sociales supérieures. Elle y croisera jusqu'au Bac - L'établissement regroupe Collège et Lycée - fils de Maire, fille d'avocat ou de chirurgien, petits-enfants de gros industriels de la région... Entre autres. Son père à elle est mécanicien et sa mère femme de ménage.

Elle devrait se retrouver, comme les gens de son rang, dans les classes les moins perfomantes - On pratique les classes de niveau à l'époque - mais ses résultats la propulsent dans la meilleure classe de sixième. Choc de deux mondes, incrédulité du snobisme ambiant. Un jour, par exemple, une fille arrive en retard, vêtue d'un imperméable puant le crottin, échevelée, elle donne comme excuse en agitant sa propre crinière et en battant des cils : "Désolée, mon cheval s'était échappé". Pascaline, elle, va de surprise en surprise la première année et peine à s'intégrer - Elle ne s'intègrera jamais vraiment d'ailleurs, restant toujours une sorte de phénomène de foire - Heureusement, il lui reste les études et, si elle est un peu à la traîne en maths, en Français et en Anglais, elle demeure excellente.

L'année suivante, en cours de Français, la classe étudie un texte dans lequel se trouvent un certain nombre de mots inhabituels et, avant de procéder à l'explication du texte en lui même, la prof commence par les relever et en demander la définition. C'est LE moment de gloire de Pascaline. Elle lit tellement que son vocabulaire est très étendu. Les autres la regardent d'un oeil morne lever la main à tour de bras pour donner les bonnes réponses, toujours... Enfin, presque... Ce jour là, il est question de "regagner ses Pénates" et, sûre d'elle, elle lève la main, une fois encore : 

- Qui sait ce que sont des Pénates ? Oui Pascaline ? 

- Des pantoufles Madame !

Penates

Un temps suspendu pendant le quel on entendrait une mouche voler, le silence qui précède le tonnerre ou les grandes catastrophes. L'air vibre tant qu'il est presque palpable. La professeure ouvre des yeux ronds tout en retenant un éclat de rire. La suite se devine aisément : La foudre tombe, toute la classe éclate de rire et Pascaline, rouge jusqu'à la racine des cheveux, les oreilles bourdonnantes, ferme les yeux. En les rouvrant, elle espère voir apparaître le champignon d'Alice sur sa table : Voilà qui lui serait utile pour se soustraire aux regards goguenards et aux moqueries qui fusent. Bien sûr, les Pénates ne sont pas des pantoufles mais les statuettes des dieux familiers des Romains. Alors ? Dans quel livre a-t-elle pêché ça ? La prof aimerait bien savoir...

Pascaline ne lui dira jamais que ce n'est pas dans un livre qu'elle a trouvé la fameuse définition, mais dans la bouche de sa mère qui, pour la énième fois, se dispute avec son père, lui reprochant d'être toujours dans ses Pénates. En regardant les pieds de son père, elle voit les pantoufles qu'il a enfilées en rentrant tout à l'heure : Elle comprend tout : Pénates = Pantoufles ! CQFD !

Il faudra longtemps pour qu'elle ne suffoque plus de honte en pensant à cet épisode horrible de sa vie de collégienne et qu'elle apprenne à en rire.

Et vous ? Des hontes mémorables, vous en avez vécues ?

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